Resumo




Après avoir présenté rapidement la conception de l ́auctorialité que j’ai proposée il y a quelque temps, je soutiens dans cet article qu’elle entretient une étroite relation avec la pseudonymie. Je justifie en outre la différence de fonctionnement de la pseudonymie dans les champs littéraire et philosophique. Enfin, je compare brièvement deux cas, tirés de chacun de ces deux domaines. J’illustre cette analyse avec des photographies de deux auteurs pseudonymes, en établissant une relation significative entre elles et la manière dont chacun des deux champs gère la pseudonymie. 




1. La question de l’auteur

La réflexion sur l’auctorialité a longtemps été marginale dans les études de discours. Cela se comprend pour les courants interactionnistes, car par définition ceux-ci ont affaire à des locuteurs, non à des auteurs. En revanche, cela se comprend moins pour les courants d’analyse du discours, qui en général placent au centre de leurs préoccupations les textes et les genres de discours. Mais des facteurs institutionnels peuvent expliquer ce désintérêt a priori surprenant: il est assez naturel qu’à ses débuts, pour souligner sa spécificité, l’analyse du discours n’ait pas voulu s’appuyer sur une catégorie jusque là plutôt réservée aux corpus que privilégient traditionnellement les facultés de lettres.

Pourtant, du moins en France, même dans le domaine des études littéraires la réflexion sur l’auctorialité est récente1. En ce qui concerne les dernières décennies, c’est sans doute lié à la défiance que nourrissait le structuralisme pour une telle notion (cf. la revendication de « la mort de l’auteur »). Mais ce désintérêt est bien plus ancien: il découle de l’esthétique dominante, celle issue du romantisme, qui, comme j’ai essayé de le montrer à diverses reprises, en particulier dans mon livre Contre Saint Proust (2006), cautionne la séparation entre l’« histoire littéraire », discipline qui est censée étudier le « contexte » de la production des œuvres, et les approches (thématique, stylistique, narratologique, rhétorique...) qui prennent en charge l’étude des textes proprement dite. La distinction quasiment sacrée entre le « moi profond » du créateur et le « moi social » développée par M. Proust dans son ouvrage posthume Contre Sainte-Beuve2 rejetait ainsi à l’arrière-plan ce qui ne se laisse pas prendre dans cette opposition Texte/contexte, et en particulier la figure de « l’écrivain » (comme acteur de l’institution littéraire) ou celle de « l’auteur »; elles ne peuvent en effet relever du « moi profond » à la source des œuvres, ni du « moi social ». La distinction qu’établit Proust s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui dans les approches de type énonciatif, où en général on opère de façon binaire en séparant le « narrateur », figure textuelle, et « l’écrivain », figure extratextuelle.

Si l’on peut ouvrir aujourd’hui une réflexion spécifique sur l’auteur, c’est dans la mesure où, sous l’influence des courants pragmatiques et surtout de l’analyse du discours, est en train de se dessiner un nouveau paysage dans notre approche des textes, littéraires ou non, dont bénéficie la question de l’auctorialité. L’analyse du discours n’a en effet de raison d’être que si elle subvertit toute appréhension immédiate d’un « intérieur » et un « extérieur » du texte, une subversion qui est la condition de toute réflexion sur la notion d’auteur. Excédant toute extériorité simple du texte et du contexte, elle n’est en effet réductible ni à l’énonciateur du texte, ni à l’écrivain, que celui-ci soit appréhendé comme acteur du champ littéraire ou comme individu doté d’un état-civil: elle opère sur leur frontière. Pire: dans l’usage, le terme d’« auteur » n’est même pas réservé aux productions verbales. Les descriptions définies telles que « l’auteur des injures », « l’auteur des coups de couteau », « l’auteur de l’agression », etc., prolifèrent dans le domaine judiciaire, quand on doit attribuer une responsabilité. Dans cette acception se mêlent en effet intimement

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- assignation d’origine (X est la cause de l’énoncé)

- et dimension éthique (X doit pouvoir « en répondre »).

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Certes, la notion d’auteur qui intéresse les spécialistes du texte n’est pas à proprement parler d’ordre judiciaire, il n’en reste pas moins vrai que l’énonciation, comme toute action socialement reconnue, est nécessairement référée à une origine et à une responsabilité.

N’importe quelle production verbale n’est pourtant pas susceptible d’avoir un « auteur ». On dira difficilement qu’une conversation a des

« auteurs »: on parlera plutôt de « participants » ou, tout simplement, d’ « interlocuteurs ». Une production verbale n’est attribuable à un

« auteur » que si elle est monologale. L’expression « l’auteur d’un dialogue » n’est employée que s’il s’agit d’un dialogue rédigé par un seul individu, d’un texte qui peut être appréhendé de l’extérieur, comme une totalité organisée. 3

Cette notion d’auteur peut avoir trois valeurs distinctes (MAINGUENEAU, 2009), dont l’une est « relationnelle » et les deux autres sont « référentielles ».

Dans sa valeur relationnelle, l’auteur n’existe que comme le corrélat d’un texte qui existe au préalable. L’auteur est alors un « répondant », au sens juridique, une instance qui en assume la responsabilité. Même si on ne sait pas qui est son référent, on peut employer une description définie telle que « l’auteur de l’Iliade », dès lors qu’un texte intitulé l’Iliade existe. Cette valeur relationnelle est valable pour n’importe quel type de texte, du plus anodin au plus prestigieux, du plus long au plus bref: un poème, un article de journal, un graffiti, un e-mail... A l’instar de la catégorie de

« l’énonciateur » en linguistique – qui déjoue l’opposition entre le sujet de l’énoncé et le locuteur hors du langage –, cet « auteur-répondant » n’est ni l’énonciateur du texte, ni un individu en chair et en os, mais une instance qui déjoue cette distinction. C’est ce qui lui permet de signer un certain nombre d’énoncés qui figurent dans le paratexte, en particulier la préface.

Selon la seconde acception, « auteur » désigne un acteur de la scène littéraire, ou plus largement un producteur de livres. Il réfère à un statut socialement identifié auquel sont attachées certaines représentations stéréotypées, historiquement variables. Il peut recevoir d’autres noms: en particulier « homme de lettres » ou « écrivain ». Un éditeur peut ainsi dire «mes auteurs», et on peut exercer la profession d’ « auteur » (mais en français, dans cette acception « auteur » tend aujourd’hui à être remplacé par « écrivain » quand on parle de la profession). Certes, on parle d’un

« film d’auteur », par exemple, mais on ne désignera pas le réalisateur du film en disant « cet auteur ».

Dans sa troisième acception, l’auteur est le corrélat d’une œuvre, ce que j’appelle un « auctor ». Si par définition toute production verbale a un « répondant », seul un nombre restreint d’individus accède au statut d’« auctor ». La production littéraire se distingue d’autres zones de la production discursive, telles que le journalisme ou la politique, en ce que toute personne qui y publie est « auctor » en puissance. Mais pour qu’un individu soit « auctor » en acte, il faut que des tiers l’instituent comme tel, en produisant des énoncés sur lui et sur son œuvre, bref en lui conférant une « image d’auteur ». Ainsi devenu une « autorité », il peut figurer dans des anthologies ou des dictionnaires. C’est cette acception que vise de manière privilégiée M. Foucault dans un texte célèbre, « Qu’est-ce qu’un auteur? » (1969a), dont les éléments essentiels sont repris dans son livre l’Archéologie du savoir (1969b). Pour lui, l’auteur est avant tout une entité qui permet d’unifier un ensemble de textes autour d’un point de vue singulier:

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En fait, si l’on parle si volontiers et sans s’interroger davantage de l’« œuvre » d’un auteur, c’est qu’on la suppose définie par une certaine fonction d’expression. On admet qu’il doit y avoir un niveau (aussi profond qu’il est nécessaire de l’imaginer) auquel l’œuvre se révèle, en tous ses fragments, même les plus minuscules et les plus inessentiels, comme l’expression de la pensée, ou de l’expérience, ou de l’imagination, ou de l’inconscient de l’auteur, ou encore des déterminations historiques dans lesquelles il était pris.4

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La prise en compte de cette problématique de l’auteur m’oblige à quelques rectifications de mes propres concepts. Dans Le Discours littéraire (2004), pour contester la division traditionnelle de l’écrivain en deux faces – l’une qui serait créatrice d’une œuvre, l’autre qui mènerait une existence sociale –, j’ai disingué trois instances: la « personne » (l’individu hors de la création littéraire), « l’écrivain » (l’acteur dans le champ littéraire), « l’inscripteur » (à la fois celui qui énonce le texte et un « ministre de l’institution littéraire »). Ces trois instances ne se disposent pas en séquence, que ce soit en termes de chronologie ou de strates, mais elles se traversent l’une l’autre, dans une structure paradoxale de nœud borroméen. Il n’y a donc pas d’abord « la personne », qui serait passible d’une biographie, puis « l’écrivain » qui agirait dans l’espace littéraire, puis « l’inscripteur », qui prendrait en charge l’énonciation: aucun des trois n’est fondement ou pivot.

Cette distinction entre « personne », « écrivain » et « inscripteur » est-elle suffisante? Sans doute pas. La notion d’ « inscripteur » présente en effet l’inconvénient de cumuler deux fonctions (celle d’énonciateur et celle de « ministre de l’institution littéraire ») qui, certes, sont étroitement liées mais hétérogènes. Cette notion d’« inscripteur » mélange en fait deux niveaux: celui de l’énonciateur et celui de ce que j’ai appelé plus haut « l’auteur-répondant », qui, en écrivant une œuvre littéraire, se trouve en position de «ministre de l’institution littéraire». Cet auteur-répondant recouvre lui-même deux grandes fonctions: il répond d’un texte, en assume la responsabilité, et il en est l’agenceur. La première fonction le tourne vers la société, la seconde le tourne vers le texte proprement dit. Ces deux aspects expliquent le lien privilégié, que j’ai évoqué plus haut, entre l’auteur agenceur avec le péritexte: une préface est un genre qui gère l’introduction du texte dans le monde et qui, en même temps, participe de l’agencement de ce texte. Elle n’est donc signée ni par l’énonciateur ni par l’écrivain, mais par l’auteur.

La spécificité de cette instance qu’est l’auteur se manifeste avec force dans l’existence de la pseudonymie, phénomène qui ne concerne en effet à strictement parler ni l’énonciateur, ni la personne ou l’écrivain, mais l’auteur, considéré comme le lieu instable où se nouent texte et société.

La pseudonymie, du fait même qu’elle désigne un carrefour et une frontière, qu’elle constitue une sorte d’échangeur5 qui articule des zones hétérogènes, recouvre des usages très divers, selon les types de discours et selon les époques considérés. Elle prend une ampleur particulière dans certains types de discours, quand elle est non seulement stabilisée et publique, mais encore qu’elle permet à un individu de marquer une séparation entre l’appartenance à un espace privilégié et l’appartenance à la vie sociale « ordinaire ». C’est le cas en particulier avec ce que j’appelle les « discours constituants »6, qui entretiennent par nature une relation forte avec l’auctorialité et la pseudonymie. Ce qui fait de ces discours constituants un observatoire privilégié de la pseudonymie, c’est que les producteurs des textes qui en relèvent doivent assumer leur position d’auteur en fonction de l’Absolu au nom duquel ils parlent: il y a enveloppement réciproque entre le « contenu » des œuvres et les conditions biographiques et institutionnelles qui les rendent possibles. L’auteur n’est plus un simple individu: il existe à travers un monde paratopique (littéraire, philosophique, scientifique, religieux…), à la fois contemporain et immémorial, dont il est un acteur.

2. Discours littéraire et discours philosophique

Mais tous les discours constituants n’entretiennent pas la même relation à la pseudonymie. Le discours littéraire et le discours philosophique, par exemple, engagent des formes d’auctorialité divergentes qui se traduisent sur le plan de la pseudonymie. Pour le dire vite, les auteurs qui relèvent du discours philosophique répugnent à la pseudonymie, alors que cette dernière prolifère en littérature. Il suffit de jeter un œil sur une liste de grands écrivains et de grands philosophes pour que la différence saute aux yeux. Même des philosophes tels que Nietzsche ou Derrida qui placent au centre de leur réflexion le masque, le semblant, la fiction… ne signent pas leurs œuvres de pseudonymes.

Certes, il existe quelques textes philosophiques importants qui ont été publiés sous pseudonyme. Mais il s’agit en général d’une protection contre la censure, nullement d’une volonté de jouer avec le nom conféré par l’état-civil. Il existe également des noms de philosophes qui contiennent l’élément pseudo-. En réalité, ce ne sont pas des auteurs qui ont choisi un pseudonyme, mais des auteurs à qui des tiers, pendant une période, ont attribué une identité erronée. Le Pseudo-Denys, auteur de traités de théologie mystique d’inspiration néo-platonicienne, a ainsi longtemps pris pour un disciple qu’aurait converti saint Paul à Athènes (Acte des apôtres, 17, 34), alors qu’il vivait vraisemblablement au Ve siècle après Jésus-Christ.

On ne peut pas non plus considérer comme pseudonymes les innombrables noms de philosophes antiques ou médiévaux qui associent un nom et un lieu, ou un attribut: « X de Corinthe », « Y de Pavie », « Z le vénérable », etc. Ces noms d’auteur ont été attribués par des tiers pour distinguer des homonymes (« X de Corinthe » n’est pas « X d’Alexandrie »), pour marquer une affiliation doctrinale, un lieu d’enseignement ou conférer un attribut prototypique comparable aux épithètes homériques.

L’exception la plus notable est le philosophe danois S. Kierkegaard, chez qui la pseudonymie est au centre de l’œuvre. Mais il s’agit précisément d’un philosophe que les purs philosophes mettent volontiers entre guillemets parce que sa doctrine subvertit les frontières entre philosophie, religion et littérature. La pseudonymie est une des ressources qui lui permettent de contester les formes classiques de la philosophie.

Une autre exception apparente, beaucoup moins prestigieuse, serait le philosophe français Émile Chartier (1868-1951), connu sous le pseudonyme d’« Alain ». Le choix de ce pseudonyme ne s’est pas fait dans l’espace philosophique, mais journalistique. En 1900 son premier ouvrage, consacré à Spinoza, était signé « Émile Chartier ». Mais de 1903 à 1914 il a publié dans un quotidien, La Dépêche de Rouen et de Normandie, des chroniques, intitulées « Propos », qu’il signait d’un pseudonyme, « Alain », comme c’était l’usage à l’époque dans le journalisme. S’étant fait connaître du grand public à travers ce pseudonyme, il l’a utilisé dans ses publications postérieures. Mais cela n’excluait pas des arrière- pensées d’ordre philosophique: le choix d’un tel pseudonyme était aussi une manière de marquer que Chartier entendait occuper un statut de marginal dans le champ philosophique, celui d’un humaniste professeur de lycée qui ne s’adressait pas à des spécialistes de philosophie et ne proposait pas de système philosophique, mais enseignait seulement à réfléchir en évitant les préjugés. Alors que Kierkegaard recourait à la pseudonymie pour construire une doctrine qui jouait avec les limites de la philosophie, Émile Chartier ne développait pas une doctrine personnelle mais se contentait de faire comprendre celle des grands philosophes de la Tradition.

On pourrait penser, pourtant, que le discours philosophique favorise une auctorialité pseudonymique. L’énonciateur de textes relevant des discours constituants occupe une position en quelque sorte « chamanique », qui le place à la jointure entre le monde ordinaire et des forces transcendantes: celui qui parle ainsi ne peut pas être réduit à son identité « terrestre ». Le statut d’auctor implique une distinction entre les êtres sociaux, qui sont définis par leur filiation, et les êtres discursifs, qui sont le corrélat d’une œuvre. D’une certaine façon, c’est l’œuvre qui engendre l’auteur: Homère ou le « Pseudo-Denys » ne sont que des noms associés à des textes. Le discours philosophique implique de toute façon un champ, au sens de Bourdieu. Or, il est dans la nature même d’un champ, d’être relativement autonome: les producteurs intellectuels qui s’y confrontent sont soumis à une autre logique que celle de la vie sociale « ordinaire ». La pseudonymie devrait contribuer à marquer cette autonomie relative.

En fait, pour comprendre la réticence du discours philosophique à l’égard de la pseudonymie, il faut prendre en compte la relation qui s’établit entre le Sujet philosophe et sa parole, une relation que l’auctorialité vient brouiller. On peut revenir à la réflexion sur l’écriture que développe Platon, dans son Phèdre.

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SOCRATE: C’est que l’écriture, Phèdre, a, tout comme la peinture, un grave inconvénient. Les œuvres picturales paraissent comme vivantes; mais, si tu les interroges, elles gardent un vénérable silence. Il en est de même des discours écrits. Tu croirais certes qu’ils parlent comme des personnes sensées; mais, si tu veux leur demander de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, tout discours roule de tous côtés; il tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt; il ne sait point à qui il faut parler, ni avec qui il est bon de se taire. S’il se voit méprisé ou injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père, car il n’est pas par lui-même capable de se défendre ni de se secourir (Πλημμελούμενος δὲ καὶ οὐκ ἐν δίκῃ λοιδορηθεὶς τοῦ πατρὸς ἀεὶ δεῖται βοηθοῦ· αὐτὸς γὰρ οὔτ᾽ ἀμύνασθαι οὔτε βοηθῆσαι δυνατὸς αὑτῷ).7

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Platon se refuse à autonomiser la textualité, à la dissocier du Sujet qui en est responsable et peut « expliquer ce qu’il dit » à travers la dialectique vivante de l’oralité philosophique. Cette méfiance à l’égard de l’écriture va au-delà du platonisme; elle concerne l’ensemble du discours philosophique, du moins sous sa forme classique, où l’énonciation philosophique ne peut pas être nomade, mais nécessairement ancrée, à divers titres:

a) Elle doit fonder à travers son énonciation le fait même qu’elle puisse dire la vérité en tel lieu et à tel moment. Ce qui implique un positionnement dans le champ philosophique contemporain et dans les textes de son archive: la parole du philosophe doit se situer.

b) Elle est fondamentalement agonistique, liée au débat, à la discussion, que ce soit explicite ou non. Exemplaire à cet égard le cas de Descartes, qui a annexé à ses Méditations métaphysiques sept séries d’objections de divers penseurs contemporains, avec ses propres réponses. Le texte philosophique s’inscrit dans un débat antérieur et s’offre à des débats ultérieurs. Or la joute implique la responsabilité d’un Sujet qui ne saurait se dissimuler derrière un masque. Le premier geste d’un tribunal est de demander aux accusés ou aux témoins leurs noms, pas leurs pseudonymes.

c) Elle nourrit une défiance constitutive à l’égard des images et des récits, qui menacent la conceptualité philosophique. Or la pseudonymie est par nature un activeur d’images et d’histoires, elle participe d’une fiction.

d) Le philosophe est inévitablement un exemplum, sa vie se doit d’être garante des normes qu’implique son œuvre, qui est adressée à un auditoire universel cimenté par des valeurs. Ce que montre de manière emblématique la mort de Socrate, que Platon, et bien d’autres à sa suite, instituent en événement fondateur de la philosophie. Socrate meurt pour être conforme à sa philosophie, et il meurt sous son nom de philosophe inscrit dans la Cité. La pseudonymie viendrait brouiller ce lien entre la « vita philosophica » et la pensée.

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Ces caractéristiques ne se retrouvent pas dans le discours littéraire, qui n’est pas un discours « ancré ». Cela ne signifie pas que l’énonciation littéraire n’a pas besoin de fonder son droit à la parole, qu’elle n’est pas prise dans un dialogue constitutif avec d’autres auteurs, ni que la vie de l’écrivain ne soit pas à la mesure de son œuvre, mais ces contraintes passent par d’autres voies, qui favorisent la pseudonymie, la mascarade, le spectacle, la parure, les ambiguïtés, le nomadisme...

3. Donner à voir une image d’écrivain et de philosophe

Une manière de rendre sensible la divergence entre nos deux discours en matière d’auctorialité et de pseudonymie est de s’interroger sur les modalités de représentation iconique: qu’est-ce qu’une photographie typique de philosophe? Une photographie typique d’écrivain? Qu’est- ce que représenter l’auteur d’une œuvre de philosophie et d’une œuvre de littérature? Il ne s’agit évidemment pas de n’importe quelle photo de l’individu qui a écrit les œuvres, mais de celles qui montrent l’auctor, celles que l’on trouve dans les encyclopédies, les manuels scolaires, les textes commémoratifs. C’est là une recherche d’une ampleur considérable dans laquelle nous ne pouvons pas nous engager; à titre d’illustration nous allons seulement mettre en contraste deux photos du philosophe pseudonyme Alain et deux photos du romancier pseudonyme Pierre Loti8 (1850-1923), dont le nom d’état-civil était Julien Viaud.

La première photo de Pierre Loti a été réalisée lors d’un « dîner Louis XI »9 que le romancier avait organisé en 1888 chez lui, à Rochefort.

Figure 1.

Cette photo fait partie de la dizaine de clichés réalisés par un studio photographique convié pour la circonstance. L’écrivain avait en outre invité quelques journalistes parisiens qui ont fait des reportages dans la presse nationale, en particulier dans Le Figaro et Le Monde illustré. Certaines de ces photos ont été converties en gravures pour des magazines comme L’Illustration. Tout cela implique une volonté de mise en scène de soi, que l’on retrouve dans la photo suivante.

C’est une des nombreuses photos qui montrent l’écrivain habillé en arabe dans sa maison décorée en style oriental. Elle figure sur le site du ministère de la culture français, à la rubrique « célébrations nationales »10.

Figure 2.

Les photos emblématiques du philosophe Alain, pourtant pseudonyme lui aussi, sont bien différentes. La première figure sur le site consacré au philosophe11; elle le montre avec quelques camarades de l’École Normale Supérieure.

Figure 3.

La seconde photo, souvent utilisée, figure par exemple sur le site «Célébrations nationales» du Ministère français de la culture; elle précède la notice consacrée au philosophe12. Elle le montre dans son activité d’enseignant de philosophie au lycée.

Figure 4.

La comparaison entre les photos des deux auteurs pseudonymes, l’écrivain et le philosophe, est instructive. Le philosophe n’est pas présenté à travers son univers doctrinal: qu’Alain soit rationaliste, idéaliste, spiritualiste ou sceptique, cela ne changerait pas fondamentalement les photos. L’univers de l’œuvre ne contamine que de manière très indirecte la représentation de l’auteur. Le philosophe est présenté comme inscrit dans deux communautés. La première est celles des camarades de l’institution scolaire française la plus prestigieuse qui soit, l’Ecole Normale Supérieure. L’autre est celle des élèves: le philosophe est un maître, aux deux sens du terme: un maître à penser et un enseignant.

L’écrivain pseudonyme Pierre Loti, en revanche, se met lui-même en scène en personnage de ses propres romans. Ces photographies montrent un auteur déguisé qui porte lui-même un «faux» nom. Elles brouillent systématiquement la frontière entre l’être social, l’écrivain comme acteur du champ et le narrateur de fictions exotiques. L’écrivain a d’ailleurs écrit un roman intitulé Le mariage de Loti (1880), en s’inspirant d’un séjour à Tahiti en 1872. « Loti », c’est le nom du personnage principal de ce roman qui se passe à Tahiti, mais c’est aussi le pseudonyme qu’a pris l’écrivain en 1876. Certes, Pierre Loti est un cas particulier, mais il pousse à l’extrême une caractéristique du discours littéraire, dont la société attend que ses auteurs soient contaminés par les fictions qu’ils créent. D’une certaine façon, en littérature tout nom d’auteur est pseudonyme, même si l’écrivain signe de son patronyme. En revanche, en philosophie l’auteur n’est jamais pseudonyme, même s’il signe d’un autre nom que celui qui figure sur son état-civil. La pseudonymie menacerait ce qui fonde l’énonciation philosophique, le lien entre le Vrai et sa source d’énonciation, alors qu’elle porte à son paroxysme les conditions d’exercice de l’énonciation littéraire.

Si en littérature on a toujours affaire à un nom d’auteur, d’un être qui s’immerge dans les signes, en philosophie l’auteur entend se constituer comme Sujet qui doit définir la Loi sous-jacente à son univers conceptuel.

Conclusion

A mon sens, il est impossible de développer une réflexion sur l’auctorialité qui ne prenne pas en compte la relation de l’auteur à la pseudonymie, en fonction des discours considérés. La pseudonymie généralisée des commentaires sur le Web implique un régime d’auctorialité bien différent de celui des discours constituants, et il en va de même pour chaque discours constituant. L’auteur apparaît moins comme une instance stabilisée dont on pourrait décrire les propriétés qu’une frontière, un lieu foncièrement incertain où viennent s’entrecroiser – selon des modalités qui varient avec chaque type de discours concerné – la personne, l’acteur dans l’institution et l’énonciateur, sans pouvoir se réduire à aucune de ces trois figures, ni être leur synthèse.

Referências

  1. Qu’est-ce qu’un auteur? FOUCAULT M. Bulletin de la Société française de philosophie.1969a;63(nº 3):73-104.
  2. l’Archéologie du savoir FOUCAULT M. Paris: Gallimard; 1969b.
  3. Contre Saint Proust MAINGUENEAU D. Paris: Belin; 2006.
  4. Auteur et image d’auteur en analyse du discours MAINGUENEAU D. Revue électronique ADARR.2009;(nº 3).
  5. Analysing self-constituting discourses MAINGUENEAU D. Discourse studies.1999;I(2):175-199.
  6. l’Analyse des discours constituants MAINGUENEAU D, COSSUTTA F. Langages.1995;(n° 117):112-125.
  7. Contre Sainte-Beuve PROUST M. Paris: Gallimard; 1991[1954].